Christian GAILLARD : The Soul of Art : Analysis and Creation

College Station : Texas A&M University Press, Carolyn & Ernest Fay series in Analytical Psychology, No 20 – 2017 – ISBN 9781623495251

L’art est cette petite fenêtre ouverte dans le mur des certitudes scientifiques et technologiques que l’homme occidental a construit pour se protéger du chaos. Par cette fenêtre, il peut tolérer la vision du mystère, s’ouvrir à d’autres dimensions, au-delà de ce qu’il peut dominer et mesurer.

Les peintures rupestres, témoignages fulgurants des origines de cette ouverture à « autre chose », sont le point de départ du livre de Christian Gaillard The Soul of Art (2017). Le choix des œuvres dans ce recueil d’articles n’est pas linéaire, même s’il suit un ordre relativement chronologique nous menant jusqu’à Jackson Pollock et Anselm Kiefer. L’auteur semble s’attarder aux œuvres qui l’ont interpellé, qui lui ont « parlé » et l’ont amené à une réflexion personnelle. Son choix est donc subjectif et correspond à une nécessité intérieure : comme dans l’art et dans la psychanalyse, c’est l’inconscient qui semble avoir été son guide. Après son Musée imaginaire de Carl Gustav Jung (1998), Christian Gaillard nous invite dans ce livre à parcourir certaines pièces de son propre musée imaginaire, qui témoigne aussi de sa sensibilité personnelle.

Lorsqu’un psychanalyste analyse des œuvres d’art, il est influencé par l’approche théorique qui soutient sa pensée. Si Freud, observant Sainte Anne, la Vierge et l’enfant Jésus, recherchait dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ce que l’œuvre exprimait de la vie psychique de l’artiste et y voyait l’expression de ses désirs refoulés, Hannah Segal, s’appuyant sur une approche Kleinienne, dans Dream, Phantasy, Art (1991), considérait que le processus créateur, est toujours la tentative de restauration d’un objet perdu, détruit par l’agressivité de l’artiste. Les analyses de Christian Gaillard reflètent plutôt sa position clinique : Il semble approcher une œuvre comme il approche un patient. C’est une personne qui se présente à lui avec son mystère, ses caractéristiques uniques et pourtant universelles. Cette rencontre lui permet d’entrer en résonance avec elle et de découvrir parfois ses aspects les plus sombres.

L’auteur est questionné par les œuvres d’art qui l’ont « choisi ». Observant avec une grande attention ce qui lui est donné à voir au-delà de ce qu’un regard distrait croirait reconnaître, il s’étonne, intrigué, émerveillé ou bouleversé par la présence énigmatique qu’il découvre. Ressentant l’autre d’un regard aussi neuf que possible, comme W. Bion invitait l’analyste à le faire avec son patient, Christian Gaillard se laisse imprégner par le monde que chaque tableau ouvre à lui. Même s’il replace toujours les œuvres dans leur contexte, il renvoie au second plan les discours sociologique, ethnologique, mythologique, historique, philosophique ou psychologique qui mettraient l’œuvre au service d’un contenu manifeste et théorique et seraient alors des approches réductrices (telles l’explication chamanique des œuvres rupestres, la psycho-biographie ou la peinture comme re-présentation d’un mythe), parce que l’analyse commence précisément avec l’écoute de l’inconnu, les échos d’autre chose qui est déjà là et veut se révéler.

On ne trouvera donc pas dans ce livre une technique d’analyse des œuvres d’art. C’est plutôt un chemin d’exploration de l’inconscient qui met en parallèle le travail analytique et celui de la création artistique : un processus qui s’invente à chaque fois en cours de route, ce qui évoque pour nous la démarche psychanalytique décrite par T. Ogden dans Cet art qu’est la psychanalyse (2012). L’analyse Jungienne est, comme le dit très justement Christian Gaillard, une émergence, c’est à dire non pas un corps conceptuel figé de contenus qu’il faudrait acquérir et appliquer, mais une attitude d’ouverture qui élabore une forme nouvelle en lien avec le patient. Celui-ci peut laisser surgir et s’élaborer avec l’analyste la forme unique qui est l’expression nécessaire et pleine de sens de ce qu’il découvre dans l’instant au plus intime de lui-même. L’auteur applique une approche similaire avec les œuvres d’art dont il s’imprègne. Il exprime ainsi à sa manière la vision originale de C.G. Jung pour qui l’inconscient est à l’origine de la conscience, origine mystérieuse dont l’art se fait l’écho.

Il nous semble que Christian Gaillard, dans son approche, combine la fonction paternelle, analytique, discriminante, dont D.W. Winnicot a montré le côté confrontant et potentiellement destructeur, et la fonction maternelle. Celle-ci est liée à la capacité de rester en présence de l’œuvre, de s’y adapter physiquement et émotionnellement, de se mouler à ses formes et à sa structure, d’être touché par elle. Ce sont ces mêmes qualités de présence non verbale qui permettent de renvoyer au patient ce que celui-ci a apporté au thérapeute. L’auteur nous donne à voir et à sentir, si nous nous mettons dans la même attitude, quelque chose de ce que l’œuvre obscurément recherche à travers sa propre émergence. Il s’appuie sur des comparaisons, des associations et des amplifications : œuvres du même artiste ou d’autres artistes traitant du même thème ou utilisant des structures picturales similaires, analogies qui se réverbèrent pour approfondir l’image, manifestant par exemple l’évolution de formes et même de structures archétypiques dans l’histoire pour découvrir la singularité d’une œuvre et l’éclairer d’un sens nouveau, au-delà de son harmonie apparente. C’est ainsi par exemple que le paisible Jardin du paradis d’un maître Rhénan de 1410, apparaît soudain beaucoup moins paradisiaque sous le regard de l’analyste.

C’est la profondeur de la psyché humaine telle qu’elle se révèle dans l’expression unique de chaque toile qui intéresse Christian Gaillard. Il semble moins attiré par la beauté ou les aspects lumineux d’une œuvre, sa recherche de l’harmonie et d’une unité intérieure reconstituée, que par ce qu’elle peut révéler de la souffrance humaine et du chaos pulsionnel d’où elle a émergé. À travers ce dialogue entre l’œuvre et celui qui s’en imprègne et l’écoute attentivement, tel détail étonne ou résonne en écho d’autres détails pour donner forme à la présence du vaste mystère de la vie, découvrir des failles qui révèlent les ombres et les forces obscures qui s’agitent au fond de chacun. L’artiste et l’analyste s’efforcent de rester dans ce lien fragile où le moi et sa conscience construisent des formes qui le protègent du gouffre primordial originel tout en s’y reliant et en l’exprimant. Ainsi se tisse au fil des chapitres un parallèle entre la démarche analytique et la création artistique. Le Narcisse du Caravage découvrant fasciné le vide abyssal dans l’obscurité de l’eau qui l’aspire et contre laquelle il tend ses muscles pour ne pas y sombrer, n’est-il pas aussi l’artiste, se défendant du chaos originel qui le fascine mais auquel en même temps il donne forme et vie nouvelle dans sa peinture ? C’est l’espace qui peut s’ouvrir à l’intérieur de chacun, la Nekyia, le voyage aux enfers où s’est risqué C.G. Jung après sa rupture avec Freud et dont le Livre rouge porte un vivant témoignage.

L’auteur, on le voit, est bien loin d’une vision idéalisée de l’inconscient comme réserve inépuisable d’images qui viendraient donner forme à nos fantasmes. Au fil des images qu’il nous présente, du Melencolia de Dürer jusqu’au poids du désastre qui pèse sur l’œuvre de Kiefer ou à la plongée au-delà des formes reconnaissables par Pollock, l’inconscient apparaît comme le lieu d’affrontement des forces formidables, brutales, inhumaines et indifférenciées des pulsions de mort et des pulsions de vie confusément au travail dans l’histoire de l’humanité et dans l’histoire de l’art. Le livre témoigne sans doute aussi des interrogations de notre époque : quelles formes nouvelles vont émerger, en art et en psychanalyse, au niveau collectif et au niveau individuel pour lui donner du sens ?


Publié par Rivière Yvon le 15 décembre 2020 dans Recensions de livres